Critique: Lettre D'Une Inconnue

Vienne, début XXème siècle. Stephan Brand, un célèbre pianiste vieillissant reçoit une lettre, pas comme les autres, dune admiratrice inconnue, Lisa Berndle, où est inscrit « Quand vous lirez cette lettre, je serai peut-être morte ». Commence alors les souvenirs de cette femme, émerveillée par Brand dès son arrivée dans son immeuble, de leurs idylles dun soir, de leur séparation, de son mariage avec un riche diplomate, la naissance de lenfant de Stephan
Deuxième film (après lExilé, avant Les Désemparés et Pris Au Piège) de la période américaine du grand Max Ophüls, Lettre DUne Inconnue marque le début dune série de chefs duvre pour le réalisateur notamment durant son retour en France (Le Plaisir, Madame De , La Ronde, Lola Montès). Chef duvre absolu, la magie « Ophulsienne » fonctionne totalement dans la réalisation de mélodrame (admiré par un certains Kubrick), chez les acteurs et dans le lyrisme du scénario. Du grand art.

La distribution est composée dune grande star américaine Joan Fontaine (Rebecca, Soupçons ) et un jeune acteur dorigine française Louis Jourdan dont le rôle avait été proposé à Jacques François, un autre français mais il prit trop de retard pour venir sur le lieu du tournage à cause dune phobie davion. La première interprète Lisa Berndle, la jeune femme pris damour pour ce pianiste talentueux qui la hantera jusquà la fin de sa vie. Louis Jourdan joue Stepha Brand, un pianiste en réussite, plutôt dragueur et qui tombe sous le charme de cette jeune admiratrice. Il y avait le mythique Bogart-Bergman de Casablanca, il y a le moins connu mais tout aussi grand Fontaine-Jourdan, tant leurs interprétations est magique dans lémotion. Joan Fontaine est tout simplement formidable, dans un des plus beaux rôles féminin qui est existé avec beaucoup de délicatesse et de mélancolie. Particulièrement au moment de la première rencontre, la nuit dans le Prater de Vienne, l'actrice révèle une incroyable palette d'émotions qu'elle parvient aisément à nous transmettre par l'intonation de sa voix, l'expression de son visage. Elle est complètement habitée par son personnage et semble absorber par son amour sans espoir pour Stephan. La scène du départ où elle scrute le visage de Jourdan est sublime tant sur lémotion des visages que sur la réalisation, puis on ressent le désarroi de Fontaine qui sent que cest un adieu. Le rayonnement que retrouve Lisa lors de lopéra quand elle aperçoit son amour de toujours montre la lassitude de sa vie monotone avec son mari où elle ne soccupe que de son fils. Une grande interprétation sur la passion. Face à Joan Fontaine, Louis Jourdan incarne ce qui est peut-être plus difficile encore à exprimer que la dévotion amoureuse : la frivolité. Il est lopposé de Lisa. Il joue un dandy au dessus de tous, miné intérieurement et qui nest plus capable daimer pour longtemps mais qui sera prendre du courage pour affronter son passé. Le reste de la distribution est convaincant notamment Mady Christians et le mari de Lisa. Un grand duo pour une grande réalisation.

Intercalé entre ses deux périodes françaises, Lettre DUne Inconnue, présente tout le talent de Max Ophüls dans les mouvements de caméra (dont Kubrick avouera plus tard sêtre inspiré), la gestion des acteurs et de leurs émotions, dans la poésie et des plans magnifiques. Grâce à de bons moyens, Ophüls transpose le Vienne du début du XXème avec des décors merveilleux qui donne une photographie merveilleuse surtout dans les scènes extérieurs avec une magie et une poésie qui accentue lamour entre les deux protagonistes. Ophuls commence alors à multiplier ses travellings grandioses dans les rues, dans les couloirs, qui dévalent les escaliers et longent les quais. Il impose de nombreux procédés techniques pour instaurer sa narration avec des flashbacks, maquillages pour les personnages, la voix off de Lisa tout cela dans un temps très court (1h25). Le film prend son ampleur grâce à ce temps court et le choix dOphüls de prendre que des scènes importantes, des grands tournants et donc dutiliser des ellipses. Ophüls nous livre, au moment de la séparation, son fondu le plus puissant, entre la silhouette de Lisa qui s'éloigne, de dos, du quai de gare, et celle qui émerge de l'obscurité d'un couloir et s'avance face à la caméra : c'est une religieuse qui vient au chevet de la jeune femme l'interroger sur ses intentions quant à l'enfant qu'elle va avoir bientôt, et dont elle tait obstinément le nom du père. Ce fondu présente bien cet amour impossible. La scène de lopéra est le summum de la grande réalisation avec les mouvements gracieux des deux personnages qui se croisent, comme si cétait écrit. On saperçoit bien de la complexité des personnages dans cette scène, à travers leur évolution notamment celle de Lisa dont elle a accouché du fils de Stephan quil ne connaitra jamais. Le bonheur et le désarroi en même temps, Ophüls présente aussi la vie impitoyable avec la mort du fils due à un typhus. Tous les plans sont signés Max Ophüls et sont tous aussi magnifiques les uns que les autres. De la grande réalisation dans un noir et blanc tout aussi sublime et poétique que la musique qui contrastent bien la complexité, une nouvelle fois, des personnages. Du grand art.

Le scénario de Lettre DUne Inconnue est coécrit par Max Ophüls et Howard Koch daprès luvre éponyme de Stephan Zweig.
Grand chef duvre du cinéma, Lettre DUne Inconnue de Max Ophuls, malgré une grande méconnaissance du grand publique, reste un film dune maitrise incroyable glorifié par les excellentes interprétations du duo Jourdan-Fontaine. Un grand moment de cinéma.